Missiologie Integree Pour Une Mission Dynamique
Cas de l’Afrique
Fohle Lygunda li-M
Mission et missiologie : Pomme de discorde
Si dans certains endroits le mot mission dans son sens religieux d’intégrer des gens dans une configuration confessionnelle semble peu usuel, il est pourtant devenu un « mot-passe-partout » dans le langage courant. Telle société délivre un ordre de « mission » pour une « mission » de recouvrement de ses créances. Telle armée expédie des espions en « mission » détective. Telle bande de brigands dépêche une équipe en « mission » pour piller des paisibles citoyens. On comprend pourquoi il importe aujourd’hui de bien clarifier notre emploi du terme mission , même dans le contexte de l’évangélisation.
Dans le repertoire des débats qui ont ponctué l’histoire de l’église chrétienne s’inscrivent d’une part, celui portant sur la tâche principale de l’église dans le monde,1 et d’autre part celui qui a sécoué le milieu académique du temps de Gustav Warneck quant à la légitimation de la missiologie en tant que discipline académique.2 Des courants et contre courants ont prévalu même au sein de gens qui soutiennent tel ou tel autre aspect des problématiques soulévées. Dans le cadre du présent article, notre intention est de cerner l’essentiel de la problématique pour le contexte africain actuel où la notion de la mission attend une implication décisive des penseurs --théologiens et missiologues--, surtout ceux de la francophonie.3 Tout en dégageant cette problématique, nous tenterons de suggérer une approche intégrée de la missiologie en Afrique.
Nous estimons qu’une position équilibrée pouvant aider les églises africaines à s’impliquer dans la dynamique de la mission devait intégrer les dimensions essentielles non seulement épinglées par les uns et les autres, mais aussi éclairées par la parole de Dieu au moyen d’une hermeneutique impartiale. C’est ce que nous comprenons par missiologie intégrée. Si, comme dit Alan Neely, la missiologie est "la réflexion consciencieuse, intentionnelle et actualisée sur la pratique de la mission" 4, il faudra donc que cette réflexion tienne compte à la fois de la révélation écrite de Dieu et de la situation contextuelle du peuple de Dieu, bénéficiaire de sa mission globale et holistique5 .
Les églises chrétiennes et institutions théologiques devraient s’impliquer dans le concert de la mission mondiale des peuples non-atteints. Il nous faut le faire d’une manière responsable parce que défendable, et concertée parce que synérgique.
De la missiologie à la mission
Il se pose un sérieux problème dans l’identification de la mission. Le débat porte non seulement sur la distinction entre la mission et l’évangélisation, mais aussi sur ce que devrait être l’annonce de l’évangile à la fois dans son objectif et dans son milieu d’action. Pendant que certains voient la mission comme synonyme de l’évangélisation, d’autres pensent pourtant que les deux actions sont différentes.6
a). Mission égale evangelization
A cause de l’impossibilité de séparer systématiquement la mission de l’évangélisation, les uns ont plutôt préféré les comprendre en termes synonymes. On peut distinguer en substance six conceptions dans cette rubrique de mission égale évangélisation. Selon David Bosch, ces conceptions varient plutôt d’une position étroitement évangélique à une position oecuménique plus ou moins large.7 Ce serait:
Un ministère de l’église consistant à gagner des âmes pour l’éternité en les arrachant de la damnation éternelle;
Un ministère qui s’occupe du sauvetage des âmes, toutefois et ne fût-ce qu’en théorie, il peut aussi être bon de s’engager en même temps dans d’autres activités bénéfiques telles que l’entraide et l’enseignement;
Un ministère pour gagner des âmes tout en le faisant accompagner des autres ministères à caractère de service (enseignement, développement, santé) qui sont importants parce qu’ils peuvent amener des gens à Jésus-Christ;
Un ministère qui doit d’abord changer les individus par la proclamation de l’évangile, car une fois qu’ils auront accepté le Christ comme Sauveur, ils seront changés et s’engageront automatiquement dans la vie sociale;
Un ministère qui déborde largement la seule proclamation de l’évangile du salut éternel et qui inclut la totalité du ministère chrétien tourné vers le monde extérieur en vue du salut pour tout l’homme, rien ne sert de procéder à l’appel à la conversion;
Un ministère qui n’inclue pas forcémement l’appel à la conversion et à la foi au Christ, mais plutôt un ministère qui doit être compris presque exclusivement en termes de relations humaines telles qu’on les conçoit dans le monde séculier.
Comme on peut le constater, dire que mission égale évangélisation dépend de celui qui le dit, selon qu’il insiste ou non sur la tâche de la prédication et de la conversion ainsi que de l’appel à la foi en Jésus-Christ comme Sauveur exclusif ou inclusif. A cet effet, parler de la mission ou de l’évangélisation dans cette conception de synonyme nécessite que l’on soit clair sur les objectifs assignés à ce ministère.
b). Mission n’est pas evangelization
S’agissant de l’autre position qui soutient que la mission soit une activité distincte de l’évangélisation, Bosch décèle quatre variantes les plus soutenues:8
L’évangélisation se rapporte à l’annonce de l’évangile au sein de la société qui envoie les missionnaires, tandis que la mission désigne l’annonce de l’évangile parmi les “païens” se trouvant loin de la société qui envoie les missionnaires. L’évangélisation concernerait ceux qui ne sont plus chrétiens ou qui ne le sont que de nom. Ce serait donc l’effort d’appeler ceux qui se sont écartés de l’église à revenir au Christ. La mission, quant à elle, supposerait qu’on appelle des gens qui ont toujours ignoré l’évangile. Il serait question ici de l’oeuvre parmi ceux qui ne sont pas encore chrétiens.
Il y en a qui, non seulement ne font aucune distinction entre évangélisation et mission, mais ont tout simplement décidé d’évacuer le mot mission de leur vocabulaire. L’évangélisation tendrait donc à tout englober. Certains évitent le terme de mission en raison de sa connotation géographique et de ses liens historiques avec les activités de colonisation.
L’évangélisation aurait un sens large et englobe toutes les formes sous lesquelles l’évangile s’incarne dans la vie des hommes, incluant l’annonce, la transmission, le dialogue, le service et la présence. La mission serait tout simplement un concept théologique pour décrire l’origine de la motivation des activités de l’évangélisation.
C’est le contraire de la conception précédente. La mission est un concept englobant et l’évangélisation est un concept étroit, avec au moins trois variantes principales:
La mission serait l’évangélisation (comme annonce de l’évangile) plus l’action sociale; ces deux activités de la mission étant non seulement importantes mais aussi impératives. S’il y avait de choix, le salut éternel est plus important que le bien-être ici bas.
Parce que l’évangélisation et l’action sociale, deux activités de la mission, sont d’une importance égale, elles sont étroitement liées et ne peuvent ni être séparées ni faire objet de priorités.
Bien que l’évangélisation et l’action soient deux faces de la mission et que le salut éternel soit d’une importance première, le contexte du monde actuel exige que l’engagement social ait la priorité sur l’évangélisation.
c). La clé du débat sur mission et évangélisation
Un observateur averti constatera que le débat comporte deux perspectives, l’une biblique et l’autre pratique. Pendant que la perspective biblique s’inspire de l’enseignement tacite de la parole de Dieu appliquée comme telle, la perspective pratique se voit buter aux réalités de l’homme dans son quotidien. Il se dégage de tout ce débat une sorte de positionnement d’après les extrêmes, biblique ou pratique, avec quelques variantes bien entendu. Il y a donc lieu de faire intervenir une troisième voie, celle de la perspective théologico-stratégique. La perspective théologique ne se contenterait pas simplement de citer de ‘versets-clés’ avec risque d’oublier que la révélation écrite de Dieu l’est pour démontrer comment Dieu s’emploie à intégrer l’homme dans sa félicité d’une manière vitale. A cet effet, la perspective stratégique identifiera les champs d’application actuels de la révélation écrite de Dieu dans la vie de l’homme tout en tenant compte de ses variables et innombrables impératifs.
En dépit du fait qu’une telle position est loin d’être concluante et pose toujours quelques problèmes, la question demeure pourtant de savoir en quoi la mission se distingue ou non de l’évangélisation et quel impact peut avoir une telle distinction dans l’engagement missionnaire d’une église. Si la mission peut signifier toute l’oeuvre chrétienne holistique (touchant tout l’homme, corps, âme et esprit) qu’une église accomplie dans un milieu donné, l’évangélisation en tant que proclamation de la bonne nouvelle ne peut s’agir que de l’un des aspects de l’action missionnaire. Cette proclamation peut se faire aussi bien en paroles qu’en actes et doit viser l’appel de tout homme sans exception à la conversion et à la foi en Jésus pour le salut éternel. Compte tenu de circonstances et contextes très variables, l’annonce par les actes peut parfois venir au premier plan, mais seulement comme le début d’un processus conduisant à un témoignage verbal de l’amour de Dieu en son Fils unique.
En 2001, nous avons envoyé deux missionnaires, un pasteur et un médecin vétérinaire, chez les Peuls de la région de Kouango en République Centrafricaine. Les Peuls, appelés aussi Fulani ou Mbororo, sont des bergers et leur économie dépend de la qualité ainsi que de la quantité de leurs troupeaux. D’après le témoignage de ces missionnaires formés dans notre centre de formation missionnaire de Gbadolite en République Démocratique du Congo, l’absence du médecin vétérinaire n’aurait pas facilité la tâche au pasteur. C’est seulement quand les Peuls ont réalisé la grandeur de la contribution de leurs visiteurs pour la survie de leurs troupeaux qu’ils leur avaient accordé de l’intérêt. D’autres ont même accepté que le pasteur prêche l’évangile. C’est donc cette perspective théologico-stratégique qui importe à nos églises africaines dans leur engagement missionnaire. Voilà comment la pratique misssionnaire relève du présupposé missiologique que l’on soutient. Voyons le sens inverse.
De la mission à la missiologie
Il y a souvent confusion quand on parle de mission et missiologie . Pour les uns, ceux qui font la mission ne font pas la missiologie. Pour d’autres, faire la mission c’est tailler une missiologie. Toute cette confusion ne provient pas seulement de ce que certains provoquent en parlant de mission (au singulier) et missions (au pluriel). A cela s’ajoute le fait de la dichotomie entre mission (relevant du domaine de la pratique missionnaire) et missiologie (relevant du domaine de la science théorique). La missiologie serait ainsi d’une connotation professionnelle. Un missionnaire, c’est-à-dire celui qui oeuvre sur le terrain de la mission, n’est-il pas aussi un missiologue? En d’autres termes, un missionnaire ne peut-il pas aussi produire sa missiologie sans qu’il ait eu l’opportunité d’une formation formelle dans une faculté de missiologie? La missiologie, est-ce l’apanage de seuls pasteurs?
Ralph Winter, un des grands théoriciens américains reconnus sur le scène mondial, a le mérite de vouloir affronter ces questions et d’en avoir fourni quelques ingrédients qui avancent la discussion.9 Le présupposé de son argumentation part de la pratique missionnaire classique de Paul. L’activité missionnaire était décrite comme le mouvement de croyants d’une nation ou d’un peuple pour annoncer Christ vers une autre nation ou un autre peuple. Paul lui-même ne cessait de clamer la différence de son ministère de celui de Pierre en disant: “De la même manière que Pierre est l’apôtre des Juifs, je le suis pour les gentils (païens, non-Juifs, ceux d’autres cultures)” (cf. Ga.2:7,8). Il faut aussi ajouter que Paul n’a pas seulement implanté une église tout en restant aux environs. Sa passion constante était d’aller “vers les régions lointaines… où Jésus-Christ n’est pas cru.” Ce faisant, Paul répercutait la même conception de son Seigneur. Un jour, les gens voulaient retenir Jésus dans leur ville où les multitudes ont suivi ses enseignements et ont expérimenté des miracles. En réponse à leur demande égoïste, Jésus dit: “Il faut aussi que j’annonce aux autres villes la bonne nouvelle du royaume de Dieu; car c’est pour cela que j’ai été envoyé” (Lc.4:43). C’est de cette façon qu’on a souvent compris la mission: un mouvement au-delà des frontières.
Il convient cependant d’observer que de nos jours il y a évolution dans cette compréhension. Ralph Winter parle de trois sortes de concepts missiologiques: missiologie intraculturelle, missiologie inter-ecclésiastique et missiologie transculturelle (classique, au-delà des frontières).10 Pour lui, la différence entre la mission et la missiologie est à percevoir dans la loi de cause à effet. A un moment, la missiologie se dégage de la pratique missionnaire. A un autre moment, la missiologie oriente la pratique missionnaire. A notre avis, les deux premières sortes de missiologie, et non toutes les trois comme le suggère Winter, procèdent de la pratique missionnaire qui ne traite plus la mission comme étant seulement un mouvement “au-delà des frontières”. Voyons comment Winter en fait la description et en quoi ces trois missiologies peuvent nous aider aussi bien dans notre perception de la tâche missionnaire que dans notre pratique missionnaire.
a). Missiologie intraculturelle :
Elle décrit l’effort d’avancer l’évangile au sein d’une même culture. Si un pasteur pense que le but de la mission de l’église est d’assurer la croissance quantitative des membres ou des églises, cette activité peut également être appelé “mission”. Ce pasteur fait la missiologie intraculturelle. La missiologie de la croissance de l’église développée par l’Américain Donald McGavran se classe dans cette catégorie.
Beaucoup d’églises, surtout celles issues des missions occidentales, auront besoin de prêter une attention particulière à cette missiologie, non pas dans le souci traditionaliste de maintenir les chrétiens dans un carquois dénominationaliste, mais plutôt dans le but de ranimer la vie de l’église en vue d’un christianisme agissant. Le constat dans bien de pays est que les églises connaissent une déperdition terrible de leurs membres. Lors de la session du Comité exécutif national de la fédération de toutes les églises protestantes du Congo Démocratique tenue en 2002, les membres ont déploré à l’unanimité la decroissance de nombre des chrétiens protestants.
Pour être plus efficace sur le terrain de la mission au-delà des frontières, nos églises devaient d’abord veiller sur ce qu’on peut appeler “base-arrière”, c’est-à-dire les églises locales. La prise de conscience est le point de départ à tout engagement missionnaire responsable. Celle-ci place l’homme ou l’église devant Dieu et l’interpelle à réjoindre Dieu dans son activité en dehors. C’est un point capital à considérer et à reconsidérer si l’église voudrait impliquer ses membres dans son programme missionnaire. C’est l’église locale qui va en mission! C’est elle qui envoit et soutient les missionnaires. Aucune église composée des membres qui manquent la conscience dont nous parlons ne saura faire quelque chose en matière de mission.
Deux faits sont à observer. Premièrement, ce qu’il faut faire à l’égard de dirigeants des églises tant au niveau local qu’à l’échellon de l’administration centrale. Si les dirigeants de nos églises, à tous les niveaux disons-nous, sont rendus conscients, sensibles et mobilisés pour ce privilège, l’engagement missionnaire se fera avec beaucoup de fruits en moins de temps. Deuxièmement, ce qu’il faut faire à l’intention des membres de l’église. C’est de membres de l’église que viendront les ressources humaines et les ressources matérielles pour accomplir le programme missionnaire. L’église devra susciter des vocations parmi les chrétiens. Il faut d’abord des gens qui soient prêts à partir. Si les chrétiens sont rendus conscients et sensibles, ils seront disposés à s’impliquer de tout coeur au programme missionnaire de l’église. Ils le feront même par leurs biens, argent ou autres propriétés.
b). Missiologie inter-ecclésiastique :
Il s’agit d’une étude comparative de deux ou plusieurs missiologies intraculturelles. On peut aussi l’appeler une missiologie “transculturelle” servant à étudier les différentes missiologies intraculturelles. C’est une missiologie de la foi chrétienne globale. Cette missiologie pousse le missionnaire qui a servi dans un endroit à y revenir, non plus comme un pionnier transculturel, mais pour repenser la mission et pour appuyer les ministères y fonctionnant.
C’est ici qu’intervient la notion de partenariat qui consiste à impliquer deux ou plusieurs églises dans un programme commun. La mission de Dieu qui est globale implique qu’une église ou organisation ne peut accomplir seule toute la tâche confiée à l’église du Christ. Cette tâche est de toucher toute la terre habitée ( oikoumene ) par l’évangile dans une approche holistique (visant tout l’homme, corps, âme et esprit).
De toutes les questions qui défient les églises d’Afrique quant à leur engagement à l’oeuvre missionnaire au-delà des frontières nationales, se classe en bonne position celle relative aux finances. Peut-on s’engager en mission sans que la trousse financière soit garnie ? Vu la situation précaire de la réalité économique des Etats africains, il s’est fatalement avéré difficile pour les églises africaines non seulement d’aller en mission, mais d’oser un quelconque projet missionnaire.
Pour pallier à ce dilemme d’aller ou de ne pas aller, d’aucuns ont plaidé pour le partenariat entre les églises, clamant que la mission chrétienne est partout et doit arriver de partout. Certaines sociétés missionnaires et d’autres responsables d’églises s’accordent au fait que la mission de l’église, surtout dans le cadre africain, tire ses chances d’une coopération entre églises. On peut parler de la coopération Nord-Sud, entre les églises occidentales et celles de deux-tiers-monde. On peut également parler de la relation Sud-Sud, entre les églises de deux-tiers-monde elles-mêmes. Observons cependant que les chances d’un tel partenariat dépendront d’un contexte à l’autre et d’un objectif à l’autre. Dans quel contexte (pays musulmans, pays à témoignage chrétien perdu, position géographique des peuples ciblés) ou pour quel objectif (évangélisation, actions sociales) se justifie tel ou tel autre partenariat en mission ? A moins de répondre à ces questions, pour ne citer qu’elles, on ne se retrouverait que devant un simulacre de partenariat, un partenariat pour une mission conflictuelle.
L’expérience voudrait que la part de chose soit faite entre le paternalisme et le partenariat. Le paternalisme, cette pratique d’assujetissement de l’un des partenaires par l’autre, a été décrié comme source de frustration entre la plupart des sociétés missionnaires occidentales et les églises d’Afrique issues de leur oeuvre. Dans l’histoire des missions, les sociétés missionnaires se sont souvent illustrées par des potentialités indescriptibles en biens matériels et en ressources humaines. De leur côté, les communautés chrétiennes naissantes, sans matériels ni personnes qualifiées pour la relève, n’eurent d’autre choix que de s’incliner devant les initiatives de leurs « église-mère. » Au regard du contexte de paupérisation qui caractérise le continent, les églises africaines se sont ainsi trouvées devant le dilemne d’affirmer à la fois leur responsabilité d’oeuvrer pour le Seigneur et leur incapacité de soutenir leurs oeuvres chrétiennes. Aussi devient-il important qu’un effort spécial soit fourni pour clarifier davantage la vie du partenariat de manière à dissiper ce climat de suspiçion et de frustration tant déploré. Cette interpellation est aussi valable pour le partenariat entre les églises africaines elles-mêmes. Les églises auront intérêt à bien réfléchir sur le modèle de partenariat qui les aiderait d’aller ensemble en mission. Ce modèle leur permettrait en plus d’élaborer des clauses adaptées à la fois à leurs attentes, à leurs disponibilités et au contexte de leur environnement. C’est ainsi qu’il convient d’orienter le choix vers un partenariat bien compris par tous.
c). Missiologie transculturelle :
On peut aussi l’appeler “classique”, la missiologie à la manière de Paul. C’est l’effort pour les chrétiens d’atteindre les peuples non-atteints en commençant par le milieu culturel le plus proche jusqu’aux endroits où Christ n’est pas encore cru sans oublier les peuples faiblement atteints (sans une église locale viable). Cette missiologie peut être appelée missiologie d’affranchissement des frontières géographiques, idéologiques, culturelles et ethniques.
Beaucoup de communautés chrétiennes aujourd’hui n’arrivent pas encore à comprendre le ministère évangélique comme notre façon de témoigner de notre amour envers Dieu. Cet amour concerne le salut du monde (cf.Jn.3:16). Il n’est point question d’une recherche d’influence ni d’une ambition mercantile. Les âmes à sauver sont partout, aussi bien dans des petites bourgades que dans des grandes métropoles. Nous ne saurons comprendre l’action missionnaire comme expression de l’amour de Dieu que si nous voyons le monde tel qu’il le voit. En plus, nous ne saurons bien voir à la manière de Dieu que si nous levons des yeux (Jn.4:35), si nous élargissons notre vision du monde. A cet effet, il faut donc que nous levions les yeux selon son ordre et que cela soit fait à sa manière.
Nous devons lever les yeux pour voir comment Dieu est à l’oeuvre dans cette grande moisson (cf.Mt.9:35-37). Nous devons lever les yeux spirituels , les yeux de la foi sous l’ordre du Seigneur à l’instar d’Abraham. Dieu dit à Abraham de lever les yeux pour voir combien nombreuse sera sa descendance. Dieu le lui imputa à justice à cause de sa foi et de son obéissance (cf.Gn.15:5,6). Nous ne devons pas lever les yeux naturels pour satisfaire à nos préoccupations. Lot tomba dans ce piège lorsqu’Abraham lui demanda de choisir la région où il devait habiter. Il leva les yeux, il vit toute la plaine du Jourdain qui était entièrement arrosée et alla s’y installer (Gn.13:10). Or, cette région de Sodome et Gomorrhe lui reservera une surprise malheureuse. En levant les yeux naturels nous jugerons d’après les considérations et principes humains. Si nous ne levons pas les yeux spirituels nous ne comprendrons pas la grandeur de la moisson du Seigneur ainsi que les limites de cette moisson. Nous n’arriverons pas à reconsidérer notre Jérusalem, toute la Judée, Samarie et extrémités de la terre. Cet exercice de voir comment Dieu est à l’oeuvre ailleurs nous permettra d’apercevoir ce que Dieu veut accomplir avec nous. C’est ainsi que nous nous concentrerons sur ce que Dieu nous ordonne.
L’église devra d’abord localiser avec précision les sites de mission où elle projète travailler. Le travail est à accomplir auprès de ceux qui n’ont pas encore, ou suffisamment, écouté la Bonne Nouvelle. C’est ainsi que la mission peut s’accomplir dans un milieu assez “vierge” ou même parmi des peuples (ou un groupe de personnes) non-atteints habitant nos grandes villes d’Afrique. Il faut que l’église définisse son champ d’action. Ce faisant, elle saura évaluer le fruit de son travail. Elle ne devra pas laisser place au doute ou à la peur. Elle suivra la recommandation que le Seigneur a adressée, par l’entremise d’Esaïe, au peuple d’Israël au moment le plus sombre de son histoire: Elargis l’espace de tente; qu’on déploie les couvertures de ta demeure: ne retiens pas! Allonge tes cordages, et affermis tes pieux! Car tu te répandras à droite et à gauche; ta postérité envahira des nations, et peuplera des villes désertes... (Es.54:2-10). Ce passage a servi d’impulsion à William Carey en Angleterre vers la fin du XVIIIè siècle. William est considéré “père des missions modernes” à cause de sa réponse favorable à l’engagement missionnaire. Nos églises ont besoin d’une telle impulsion.
Conclusion
Les églises du monde en général, et celles d’Afrique en particulier, feront bien d’intégrer ces trois sortes de missiologies à la fois dans leur réflexion missiologique et dans leur pratique missionnaire. Les deux premières missiologies n’auront leur sens que lorsqu’elles auront conduit à la troisième, celle de faire de toutes les nations des disciples du Christ.
Un cris d’alarme peut être lancé aussi bien aux penseurs-missiologues qu’aux praticiens-missionnaires. Ils feront bien de produire une missiologie qui tienne compte des expériences du passé en vue d’impliquer le peuple de Dieu dans une mission responsable et fructueuse. De même, ils s’investiront dans une mission qui relève d’une missiologie équilibrée parce que produite sur fond d’une hermeneutique objective. Qu’ils partent de la mission à la missiologie ou de la missiologie à la mission, leur tâche ne serait fructueuse que s’ils s’intégraient dans la dynamique du corps de Christ. Il leur faut, et à nous tous, une missiologie intégrée en vue d’une mission dynamique.
Bangui , 14 Mars 2004
Post-scriptum sur l’auteur
Après 14 ans de ministère au sein de la Communauté Evangélique de l’Ubangi-Mongala, en République Démocratique du Congo (RDC), Rév Fohle Lygunda li-M ainsi que sa famille résident comme missionnaires à Bangui, Centrafrique, depuis Octobre 2003. Fondateur et Directeur exécutif du Centre Missionnaire au Coeur d’Afrique (CEMICA), il s’investie dans la mobilisation des églises pour la mission, dans la formation pour la mission et dans l’envoi des missionnaires Africains. Pour bien atteindre ce triple objectif, il travaille sur la mise sur pied d’une agence missionnaire dénommée Mission Evangélique de l’Alliance Chrétienne (MEAC) dont la deuxième vague des missionnaires va cibler la ville d’Impfondo en République du Congo, après celle de Bangui où travaillent déjà deux familles missionnaires. Chercheur et Conférencier, il est l’auteur de plusieurs brochures et articles sur la mission. Il anime des conférences sur la mission en Afrique et outre-mer (Amérique et Asie). Il est visiteur à l’Institut Supérieur de Théologie Evangélique de Goyongo, RDC, où il enseigne la Missiologie et les Religions non-chrétiennes. Il est confériencier visiteur sur la mission dans le contexte africain à l’Université Chrétienne de Tokyo , Japon. Il est le directeur du CEMICA Bangui et y enseigne l’Introduction à la Missiologie, Théologies contemporaines de mission, et Missiologie par Internet. Chercheur dans le cadre de Project Luke de Overseas Ministries Study Center , USA , il est candidat au Certificate in Mission Studies (2004-2005) en vue de contribuer à la publication d’un dictionnaire biographique intitulé Dictionary of African Christian Biography . Fohle est détenteur d’un diplôme de maîtrise en théologie de la Faculté de Théologie Evangélique de Bangui (1996).

